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Le rôle négligé de l’intestin

26 septembre 2018
tai chi chuan ostéopathe bayonne
Le T’ai Tchi Tchuan
4 décembre 2017

On parle de plus en plus de deuxième cerveau, système équipé d'un grand nombre de neurones et d'un microbiote doté d'un nombre impressionnant de bactéries, environ 39000 milliards soit 30% de plus que nombre total de nos cellules.

Antonio Damasio, professeur de neuro-sciences, de neurologie, de psychologie et de philosophie, nous livre, dans l'article qui suit, un passage extrêmement intéressant "Le rôle négligé de l'intestin" issu de son dernier ouvrage "L'Ordre étrange des choses - la vie, les sentiments et la fabrique de la culture". - Michel Cussigh, Ostéopathe à Bayonne

 
I l est étrange que la science ait oublié ou négligé tant d'aspects hors norme de la relation corps-cerveau. L'un des cas de négligence les plus surprenants concerne le système nerveux entérique, composante massive du système nerveux, qui régule le tube digestif à partir du pharynx et de l'oesophage. Il est rarement évoqué dans la littérature médicale.

Lorsqu'il l'est, c'est généralement en tant que composante "périphérique" du système nerveux. Il n'a été que récemment étudié en détail. La plupart des travaux consacrés à l'homéostasie, aux sentiments et aux émotions n'en font pas mention. Mes propres écrits ne font d'ailleurs pas exception à la règle: mes références au système nerveux entérique ont toujours été excessivement prudentes. En réalité, le système nerveux entérique est central et non périphérique. Il est grand par sa structure et indispensable par sa fonction. Ce système compte entre 100 et 600 millions de neurones, un nombre équivalent ou supérieur à celui de l'ensemble de la moelle épinière. La majorité de ces neurones sont intrinsèques, comme le sont la majorité des neurones du cerveau supérieur. Cela signifie qu'ils sont spécifiques de la structure; qu'ils ne sont pas originaires d'une autre région de l'organisme et qu'ils accomplissent leur tâche au sein de cette structure sans projeter vers une autre région. Seule une petite fraction de neurones sont extrinsèques et projettent vers le système nerveux central via le fameux nerf vague. Il existe 2000 neurones intrinsèques pour chaque neurone extrinsèque - la marque d'une véritable structure neurale indépendante. De ce fait, le système nerveux entérique contrôle en grande partie sa propre fonction. Le système nerveux central ne lui dicte pas son comportement, qu'il s'agisse du fond ou de la forme - mais il peut moduler son fonctionnement. En d'autres termes, les systèmes nerveux entérique et central entretiennent une conversation permanente et croisée; et la majorité des communications se font toutefois dans le sens intestin-cerveau supérieur..

Le système nerveux entérique a récemment été qualifié de "second cerveau". Il doit ce placement honorable à sa grande dimension et à son autonomie importante. Il apparaît désormais clairement qu'en termes de structure et fonction, seul le cerveau le surpasse. Certains éléments laissent toutefois penser que le développement des systèmes nerveux entériques pourrait - historiquement parlant - être antérieur à celui des systèmes nerveux centraux. Il y a plusieurs raisons à cela - et elles sont toutes liées à l'homéostasie.

Dans les organismes multicellulaires, la fonction digestive est une composante essentielle du traitement des sources d'énergie. L'alimentation, la digestion, l'extraction des composés nécessaires et l'excrétion sont des processus complexes et indispensables à la vie de l'organisme. La seule fonction rivalisant en importance avec la digestion demeure la respiration. Mais sa mission - inspirer de l'oxygène via les voies respiratoires et expirer du CO2 dans l'air ambiant - est un véritable jeu d'enfant si on la compare à celle du tube digestif [...].

 

 
 

P lusieurs données suggèrent que le tube digestif et le système nerveux entérique jouent un rôle majeur dans le domaine des sentiments et de l'humeur. Je ne serais pas surpris d'apprendre que l'expérience "globale" des divers degrés de bien-être {entre autres choses} est étroitement liée à la fonction du système nerveux entérique. Un autre exemple: la nausée. Le système nerveux entérique est largement tributaire du nerf vague, la voie principale de signaux partant des viscères abdominaux vers le cerveau. Mais d'autres faits intrigants s'avèrent pertinents dans cette discussion. Les troubles digestifs ont tendance à être liés à des pathologies de l'humeur, par exemple; et, curieusement, le système nerveux entérique produit 95% de notre sérotonine, neurotransmetteur particulièrement utile, qui joue un rôle central dans les troubles de l'affect et dans leur correction.

De tous faits nouveaux que je rapporte ici, le plus fascinant est sans doute l'étroite relation qu'entretiennent le monde bactérien et l'intestin. La plupart des bactéries vivent avec nous en parfaite symbiose; elles s'installent un peu partout, dans notre peau et nos muqueuses, et notamment dans les endroits où peau et muqueuses forment des plis. Mais les bactéries de l'intestin sont les plus nombreuse, et de loin: elles se comptent en milliards, nombre supérieur à celui des cellules individuelles de notre organisme dans son ensemble. Comment influencent-elles (directement ou indirectement) le monde de la perception? Voilà qui constitue un sujet d'étude fascinant pour les scientifiques du 21° siècle.

Antonio Damasio